07.07.2006

430 King's Road, Londres

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S’il est difficile de dater précisément l’apparition du punk-rock (tous les spécialistes s’arrachent les cheveux à ce sujet : le mouvement est-il né à l’apparition du mot « punk » pour le qualifier, ou faut-il considérer que le Velvet Underground était déjà punk avec dix ans d’avance ?), on peut au moins la localiser aisément, du moins en ce qui concerne le versant britannique du phénomène.
Au 430 King’s Road, dans le quartier de World’s End, à Londres, c’est là que tout commence. World’s End, la Fin du Monde : un nom qui préfigure le No future… Aucun rapport, pourtant : le quartier doit ce nom à un pub qui se trouvait à l’extrémité des faubourgs de la ville.
Le 430 King’s Road, donc. Pas une salle de concert, pas un studio d’enregistrement, ni un bar de quartier où tous les futurs acteurs de cette révolution culturelle se seraient retrouvés chaque samedi soir – rien de tout ça : une simple boutique de fringues.

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Malcolm McLaren

C’est en 1971 que Malcolm McLaren, étudiant en cinéma venant tout juste de quitter Goldsmiths’ College sans diplôme, rachète Paradise Garage, la boutique de vêtements rétro de Trevor Miles, qui est en train de faire faillite. Né le 22 janvier 1946, McLaren a toujours été fasciné par le rock’n’roll des années 50. A l’université, il était provocateur, engagé, très intéressé par les situationnistes. Déjà tenté par le désordre. Dans England’s dreaming, Jon Savage rappelle qu’en 69, une semaine avant le fameux concert des Rolling Stones à Hyde Park, il avait fait naître la rumeur d’un festival gratuit dans les locaux de Goldsmiths’, auquel participeraient les Pink Floyd, le Living Theatre, les Stones et John Lennon. Evidemment, aucun d’eux n’est venu jouer, et même les groupes plus modestes se sont fait rares. La police est venue calmer les esprits énervés et les idées de McLaren ont donné lieu à une mini-émeute, ce qui n’était déjà pas rien. McLaren a donc racheté le Paradise Garage, avec l’aide de sa maîtresse, Vivienne Westwood, et de Patrick Casey, un ami de l’université.

« Il n’y avait pas de gros travaux à faire. La devanture en tôle ondulée du “Paradise Garage” fut peinte en noir et les mots “Let It Rock” furent rehaussés avec du papier rose fluorescent et dessinés en forme de notes de musique. Une affiche de Screaming Lord Sutch, figure tutélaire, était placée bien en évidence. Sutch, un des premiers chanteurs de rock’n’roll anglais, avait été, avant les campagnes électorales auxquelles il doit davantage sa célébrité, une bête de scène outrageuse et acrobatique, béatement insouciant de son absence de tout talent musical conventionnel.
La partie arrière de l’intérieur de la boutique était peinte en noir. Les vêtements étaient suspendus à un présentoir ancien : on pouvait y voir un mélange d’articles authentiques et d’articles recyclés – les pantalons faits par Vivienne, les vestes par un tailleur de East-End nommé Sid Green. Parmi les autres articles, on trouvait des pantalons fuseau bleu et argent, plusieurs chemises écarlates et une belle veste des années 50, mouchetée de blanc et de noir avec des fibres tramées comme de la neige sur un écran de télé. Pêle-mêle alentour il y avait des chaussettes fluorescentes, des disques et des prospectus originaux de films comme
Rock around the Clock, Vive le Rock ou l’apocalyptique The Damned de Joseph Losey.
La partie avant de la boutique était l’endroit où l’on traînait. Elle était recouverte d’un papier peint Odéon et il y avait une curieuse fenêtre en trompe-l’œil sous laquelle se trouvait une authentique cuvette de toilette des années 50, rehaussée de taffetas rose et contenant des boucles d’oreille en plastique, des tubes de gomina, et des pendentifs. Au-dessus de tout cela trônait un portrait de Sutch, les cheveux sauvagement ébouriffés comme sous l’effet d’une décharge électrique. Sur le mur, Billy Fury vous regardait d’un air mauvais dans un cadre en verroterie du plus mauvais goût.

On trouvait, entassés entre les meubles utilitaires – “tout à fait comme dans un salon de Brixton dans les années 50” − des piles de magazines qu’on pouvait consulter sur place : des pastiches de Mad comme Sick, des revues de cinéma comme Photoplay, ou les plus indécents Spick, Span et Carnival. McLaren avait dans l’idée (pas tout à fait partagée par Vivienne) de faire de la boutique quelque chose de plus qu’une simple machine consacrée à la vente. “Dans les bons jours”, raconte le premier article sur Let It Rock, “Malcolm dit qu’il achète quelquefois des gâteaux et du Coca pour les offrir à ses clients. Pensant que ‘le capitalisme pue’, il a des doutes quant à sa vocation à tenir une boutique.” » (Jon Savage, England’s dreaming, p. 71)

Let It Rock occupe très vite une position de leader sur le marché de la mode et de la musique rock’n’roll. Dans les années 70, seule la boutique Rock On, située au 93, Golborne Road, propose des 45 tours introuvables de Deep Southern rockabilly, de doowop ou de jazz des années 50 et 60. Let It Rock devient rapidement le lieu privilégié des Teddy Boys et des bikers. « Les Teds, explique Jon Savage, étaient les fondamentalistes de cette religion qu’est la pop. La meilleure preuve en était que beaucoup des clients du 430 étaient des membres de cette société que McLaren et Westwood abhorraient : ils n’étaient pas des marginaux authentiques mais des échantillons extravagants et modérés d’une profonde lignée du conservatisme anglais. Malgré leur apparence, les Teds étaient des représentants de la classe laborieuse aussi bornés, aussi rigides qu’on peut l’être : liés par un sentiment d’appartenance à une même tribu, ils manifestaient une hostilité violente envers quiconque était différent. Par contraste, McLaren et Westwood s’engageaient aux côtés des minorités. Les Teds étaient aussi “anglais” que les “meatpies” et le racisme : McLaren et Westwood étaient végétariens et n’auraient pas acheté d’oranges sud-africaines pour tout l’or du monde. »

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Vivienne Westwood

Vivienne Westwood et McLaren ont vite senti les possibilités qu’offraient le look des bikers, qui mêlait une fascination pour la sexualité, la violence et la mort (blousons de cuir, chaînes, etc.) Ils commencèrent par ajouter des clous sur les blousons, des slogans sur les t-shirts, puis se mirent à coudre des fermetures Eclair au niveau de la poitrine, etc.
En 1973, Let It Rock devient Too Fast To Live, Too Young To Die. Les articles de la boutique ayant évolué, McLaren s’est plus ou moins débarrassé de sa clientèle indésirable de Teds au profit des bikers et rockers. Mais après un séjour à Paris et à New York, McLaren se met à voir plus grand. Il veut que le 430 King’s Road devienne une adresse très courue, il veut qu’on parle de lui. La boutique est fermée en avril 74, les travaux prennent plusieurs mois.

« Le plancher de la piste de danse fut démantelé. Le bois fut démonté, verni et biseauté, et replacé sur le mur, pour faire office de barres de gymnastique. Pour le revêtement des murs, McLaren et Westwood étaient obsédés par l’idée de quelque chose de mou : le caoutchouc était trop cher pour tout recouvrir, mais on dénicha un matériau fin, vaguement spongieux, lors d’une expédition à la Pentonville Rubber Company. McLaren le prit en gris, et le roula comme du papier peint : il le posa en alternance avec des touffes cousues du même matériau. Ce matériau recouvrait tout jusqu’au plafond ; ainsi la boutique ressemblait à l’intérieur d’un utérus.
“Une fois que ça a été fait, je me suis rendu compte qu’il manquait quelque chose”, se souvient McLaren. “Il fallait quelque chose de plus fou, qui fasse plus ‘fringue de rue’. J’ai pris un pistolet à peinture et j’ai repris plein de phrases de livres de fétichisme (comme
School for Wives d’Alex Trocchi), qu’on a imprimé sur des T-shirts en plongeant des petits blocs de bois dans de l’encre d’imprimerie avant de les presser sur la poitrine.” Il y avait des graffitis sur les murs, des phrases comme “la passion finit-elle en mode ?”, ainsi que des citations de l’héroïne de King Mob, Valérie Solanas. Cette profusion de références exaltées fut stoppée net par une épigramme pro situ : “Ce qui compte maintenant, c’est de sortir des banlieues aussi vite que vous pouvez.”
Puis on s’occupa de l’aspect extérieur de la boutique. Un slogan de Rousseau fut peint sur le linteau : “La Ruse a besoin de vêtements mais la Vérité aime aller nue.” Les fenêtres qui encadraient la porte furent soulignées par davantage de matériau éponge, cette fois d’une couleur abricot pastel qui évoquait la chair. Dans l’une des vitrines, McLaren mit une vieille chaise en bois éclaboussée de peinture, le blouson de cuir à l’effigie de “Let It Rock” jeté sur le dossier. Le nom lui-même restait incertain. En mai, McLaren était encore à jouer avec des formules issues de feuilles de chou porno : “la plus répugnante strip-teaseuse qui laisse ses DESSOUS sur le garde-fou pour aller faire de l’auto-stop disait : tu ne PENSES quand même pas que je me suis désapée pendant toutes ces années seulement pour de L’ARGENT ?”

(…)
La décoration de la boutique imposait de définir de nouveaux vêtements mettant l’accent sur le corps. Après deux ans de création intermittente, Vivienne trouva son propre style, faisant subitement de son inexpérience un atout. Un jour qu’elle était en train de bricoler avec deux simples carrés de tissu dans l’intention d’en faire un T-shirt, elle se dit : “pourquoi m’emmerder avec les manches ?” ; elle fit un T-shirt tout simple, cousant les deux carrés ensemble grossièrement, les coutures aussi lâches et visibles que possible, avec des trous pour la tête et les bras. Joliment androgynes, ils allaient au torse comme un gant. Le vêtement, lourd et rosâtre, qui semblait fait de feutre, offrait un support idéal pour imprimer des slogans.
Ces T-shirts devinrent la marque de fabrique de la nouvelle boutique, qui vendait surtout des tenues strictement fétichistes en latex, cuir et vinyle. La plupart des tendances sexuelles furent explorées : c’était une époque plus ouverte sexuellement, et McLaren se comportait comme un petit entrepreneur classique, cherchant à satisfaire toutes les demandes. Alignés sur les murs et sur les barres, on trouvait des masques gonflables en latex, des “pinces à nichons”, des fouets, chaînes, combinaisons lassées en latex, et des bottes avec de fantastiques talons aiguilles de trente centimètres. »
(Jon Savage, England’s dreaming, p.93-95)

Désormais, au 430 King’s Road, se dresse la boutique Sex. Voilà. Jusque là, ce n’était que l’entrée en matière, on plantait le décor : c’est maintenant que ça commence vraiment.
Et ça commence plus exactement avec un habitué de la boutique, un dénommé Steve Jones, kleptomane et baiseur compulsif qui, depuis un moment, tanne McLaren pour qu’il vienne assister aux répétitions de son groupe. Ce dernier finit par céder, suit Jones jusqu’à son local, à la Furniture Cave, au bout de King’s Road, et découvre le groupe The Strand, formé en 1973. A l’époque, Steve Jones en était le chanteur, Warwick Nightingale le guitariste, Steve Hayes le bassiste, Jimmy Mackin était à l’orgue, et Paul Cook à la batterie. Ils jouent des reprises de Rod Stewart et des Small Faces. Bientôt, ils ne sont plus que trois : Jones, Cook et Nightingale. C’est parce qu’il sait que McLaren s’y connaît en musique que Jones se décide un jour à l’aborder pour lui parler de son groupe. Lorsque McLaren fait le déplacement, c’est pour écouter un groupe jouant sur du matériel volé (par Jones), qui n’a pas de bassiste régulier, dont le chanteur oublie ses paroles, et dont la maîtrise globale laisse à désirer. Malgré tout, McLaren est conquis. Il leur présente un jeune étudiant en art qui l’aide parfois à la boutique, Glen Matlock, et qui deviendra le bassiste des Strand.
Après un nouveau séjour à New York, où il tente maladroitement de redonner un coup de fouet à la carrière des New York Dolls (nous en reparlerons), McLaren doit promouvoir sa nouvelle boutique. Vivienne Westwood et lui se mettent à la recherche d’une personne qui serait capable de représenter une boutique de fringues provocatrice appelée Sex. C’est à ce moment que Jordan est devenue l’égérie de Sex. Jordan, née Pamela Rooke, avait très tôt décidé de transformer son corps en œuvre d’art. Son apparence sexy jusqu’à l’outrance était l’exact reflet de ce que la boutique vendait. Collants en vinyle, corsets en latex, jarretelles et maquillage exagéré, Jordan, en quelque sorte, est le premier membre des Sex Pistols.

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Jordan

Les Strand ont commencé à répéter avec Bernard Rhodes, et McLaren réussit à convaincre Steve Jones et Paul Cook de se débarrasser de Warwick Nightingale, qui a une conception trop sérieuse du groupe. Très bon technicien, mais les New York Dolls, Television et autres Ramones que McLaren a pu voir à New York l’ont convaincu que la technique musicale n’était plus à l’ordre du jour. Désormais, c’est Jones qui jouera de la guitare. Reste à trouver un chanteur. Après plusieurs auditions, en août 1975, McLaren aborde un de ses clients, un certain John Lydon, dont le look extravagant l’intéresse. Après un rendez-vous glacial au pub Roebuck – où Steve rebaptise Lydon « Johnny Rotten » en raison de ses dents pourries – celui-ci accepte de chanter un morceau d’Alice Cooper devant le juke-box de la boutique Sex.

« Malcolm m’a demandé si j’aimerais faire partie d’un groupe. Je croyais qu’il plaisantait. Cela paraissait cynique, et cela a vraiment gonflé Steve. Il était un peu lourdingue, et il ne comprenait pas de quoi je parlais. Il ne semblait comprendre rien à rien. Paul resta juste assis à sourire tout le temps, essayant d’être raisonnable. Quand le pub ferma, c’est Bernie Rhodes qui a finalement mis les pieds dans le plat et a déclaré : “Bon, retournons au magasin et nous verrons si tu peux mimer ou chanter quelques chansons.” Je pouvais très bien mimer, mais j’étais évidemment incapable de chanter une note. J’avais beau connaître par cœur toutes les paroles des chansons d’Alice Cooper, je ne connaissais pratiquement aucun des disques que contenait le juke-box de Malcolm, car il était rempli d’ignobles morceaux que les Mods écoutaient dans les années 60, et je ne pouvais pas supporter cela. La seule chanson qui m’allait était “Eighteen” d’Alice Cooper. Je me suis mis à tournoyer comme une danseuse du ventre. Malcolm a pensé, oui, c’est LE bon. Paul pensait que c’était une plaisanterie et ne pouvait s’en foutre davantage. Steve quant à lui était vraiment emmerdé car il me détesta instantanément. “Je ne peux pas bosser avec ce connard ! Tout ce qu’il fait est faire chier et se plaindre !” » (John Lydon, Rotten par Lydon, p. 78)

Et l’avis de Malcolm McLaren, cité dans England’s Dreaming :

« On savait qu’il ne savait pas chanter, qu’il n’avait aucun sens du rythme, mais il avait le charme du garçon qui souffre, essayant de faire croire que tout va bien. C’était la chose la plus évidente. On savait que toutes les filles allaient l’aimer. J’ai pensé qu’ils pouvaient être les Bay City Rollers : c’est ce que j’avais en tête, tellement j’étais à côté de la plaque. Pour penser qu’il serait l’alternative aux Bay City Rollers : têtu et dur, sans chiqué. Un groupe d’adolescents authentiques. Pour moi, c’était l’anarchie dans le business du disque : cela me suffisait. C’était le meilleur atout commercial : on aurait dit de jeunes assassins. Le reste était la cerise sur le gâteau, et pas quelque chose que j’avais moi-même mis en avant. Ils vivaient leur propre vie. »

C’est donc dans une atmosphère de soupçon et de haine rentrée que les Sex Pistols ont commencé. C’était sans doute l’état d’esprit le plus propice au chaos. Désormais, le problème de Malcolm McLaren, c’est que Johnny Rotten veut être le parolier du groupe. Et le problème de Rotten, c’est que McLaren veut dicter ses règles. Eternel conflit d’egos…
Parler du 430 King’s Road, c’est parler de la rencontre des Sex Pistols. Je me suis fait avoir moi-même, déviant de ma route lorsque Steve Jones est entré dans la boutique. Je suis volatil, je le reconnais. Je n’ai même pas parlé de la ligne de t-shirts à motifs porno de la boutique Sex : les deux cow-boys posant devant un dancing, sans pantalon, leurs grosses bites molles se touchant presque (porté par Johnny Rotten aux concerts de San Antonio et de Dallas, en janvier 78), le gamin d’une douzaine d’années soufflant sa fumée de cigarette d’une façon très érotique, ou encore la photo montrant une paire de seins, imprimée à hauteur de la poitrine, t-shirt destiné à une clientèle aussi bien féminine que masculine (et que Steve Jones arborera fréquemment). Je n’ai pas non plus parlé des pantalons « bondage », à la sangle entravant les genoux, que personne n’imaginait un jour voir portés par quiconque, et qu’on finira par s’arracher, les clients ainsi affublés se mettant alors à sautiller joyeusement dans la rue pour simplement avancer… J’ai complètement oublié d’évoquer aussi le t-shirt montrant une photo de la cagoule de latex portée par le violeur de Cambridge, qui était encore en activité à l’époque, et donc également des cagoules vendues dans la boutique avec l’inscription Rapist (violeur) sur le front… Du coup, je n’ai pas pu dire un mot de l’arrestation, en juillet 75, d’Alan Jones, un employé de Sex, qui se baladait avec le t-shirt des cow-boys homos et qui se poursuivit avec la confiscation d’une série d’articles de Sex. McLaren et Westwood s’en tirèrent avec une contravention. Bon, finalement je crois avoir dit l’essentiel… Ceci pour finir : aujourd’hui, le 430 King’s Road appartient toujours à Vivienne Westwood et s’appelle… World’s End.

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Sex Pistols